Peindre la présence

« Le réel n’est pas dépassé, il est regardé jusqu’à devenir transparent à lui-même »

Quand Cézanne peint la montagne Sainte-Victoire, il ne cherche peut-être pas seulement à représenter une montagne. Il cherche ce qui demeure à travers ce qui change. C’est là que son geste rencontre une intuition non-duelle : ce qui apparaît n’est jamais séparé de l’acte de voir. 

 

 

 

D’ici, je vois le mur de la Bastide.

Et derrière, tout au fond, au dernier plan, une forêt de pins, avec des troncs un peu empilés, embriqués, comme un carré, estompé, lointain, moins visible, plus loin de l’œil.

Cézanne travaillait de cette manière.

Et les peintres de l’orient savaient, en peinture, faire ressortir les différents plans : ceux qui sont derrière, ceux qui sont devant. Et pourtant, la peinture reste en deux dimensions. Elle n’a qu’un seul plan. Elle est donc une tromperie.

Il y a une technique qui s’apprend, qui permet de faire surgir ce qui est plat comme ayant du relief, comme ayant plusieurs plans, comme si c’était en trois dimensions.

La peinture, l’encre, permettent de faire surgir, de faire apparaître des formes… alors qu’elles n’existent pas véritablement. Comme ici : il y a des arbres, des fruitiers, un figuier au premier plan, ce bout de forêt en arrière-plan, et le jardin, avec ses fleurs, tout devant.

En peinture, il n’y a que le maintenant.

Il n’y a que ce qui est posé là. Il n’y a que la touche. Pas de passé, pas de futur.

Juste un moment, un instant figé sur une toile, sur une encre, dans l’instant même.

Il y a des faux-semblants, des trompe-l’œil, qui permettent de modeler l’avant, l’arrière, les différents plans. Mais tout cela reste une toile.

Une seule dimension.

Une demi-dimension.

Une non-vérité, quelque part.

C’est la mémoire qui estompe le passé, qui le fait surgir ou disparaître. C’est le mental qui projette un futur quelconque. C’est lui qui, dans ce tableau du présent, vient déposer quelque chose qui pourrait être derrière nous, ou devant, ou plus tard, ou dans un futur proche.

Il modèle un semblant de réalité.

Mais en vérité, il n’y a que ce qui est.

Ce moment.

Le moment.

Le présent.

Ce qui est la vie, qui se vit comme un souffle, un souffle ou un tableau qui se forme sans cesse, qui se renouvelle à chaque instant.

« La peinture n’est pas une fausse réalité qui imite le monde ; elle est elle-même une illusion qui révèle que toute réalité perçue est conscience. Elle rend sensible la permanence à travers les changements de l’apparence. Tout comme celui qui voit n’est pas séparé de ce qui apparaît. »

 

« Tout disparaît, tout s’effondre, n’est-ce pas ? La nature est toujours la même, mais rien en elle ne reste qui nous apparaisse. Notre art doit rendre le frisson de sa permanence avec ses éléments, l’apparence de tous ses changements. Il doit nous donner le goût de son éternité. »