JE SOUTIENS QUE LA VÉRITÉ EST UN PAYS SANS CHEMIN

de Jiddu Krishnamurti

Pine Cottage, Ojai, 1980 // © Photo by Asit Chandmal 

«Je soutiens que la Vérité est un pays sans chemin : vous ne pouvez avancer vers elle par quelque voie que ce soit, par aucune religion, aucune secte. Tel est mon point de vue et j’y souscris entièrement, inconditionnellement.

La Vérité étant infinie, non conditionnée, inapprochable par aucune voie, on ne peut l’organiser ; on ne peut pas non plus constituer une organisation pour amener ou forcer les gens à suivre un chemin particulier. Si vous avez compris cela, vous verrez combien il est impossible d’organiser la foi. La foi est quelque chose de strictement personnel, vous ne pouvez ni ne devez l’organiser. Si vous le faites, elle meurt, se cristallise, devient un credo, une secte, une religion, que l’on impose aux autres.

Si l’on crée une organisation dans ce but, elle devient une béquille, une faiblesse, un esclavage, elle rend l’individu infirme et l’empêche de se développer, d’établir son unicité qui, elle, réside dans la découverte personnelle de cette Vérité absolue et non conditionnée.

Voilà une autre raison pour laquelle j’ai décidé, en tant que Chef de l’Ordre, de le dissoudre.

Personne ne m’a convaincu de prendre cette décision. Que je ne veuille pas de disciples n’est pas une initiative glorieuse, et je l’entends bien ainsi. Dès l’instant où vous suivez quelqu’un, vous cessez de suivre la Vérité.

Il m’importe peu que vous fassiez attention ou non à ce que je dis. Je veux accomplir une oeuvre en ce monde et je le ferai avec une inflexible détermination. Une seule chose m’importe et elle est essentielle : rendre l’homme libre.

Je désire le libérer de toutes cages, de toutes peurs, non fonder des religions, de nouvelles sectes, ou établir de nouvelles théories ou de nouvelles philosophies. Alors, vous allez bien sûr me demander pourquoi je parcours le monde en parlant continuellement.

Je vais vous dire pourquoi. Ce n’est pas pour que l’on me suive, ni pour trouver un groupe privilégié de disciples privilégiés. (Comme l’homme aime à être différent de ses semblables, quels que soient le ridicule, l’absurdité, et la futilité de ces distinctions ! Je ne veux pas encourager cette absurdité.) Je n’ai ni disciples, ni apôtres, que ce soit sur terre ou dans le royaume de la spiritualité.

Ce n’est pas non plus le charme de l’argent ni le désir de vivre une vie confortable qui m’attirent. Si je voulais mener une vie confortable, je ne viendrais pas dans un camp, je ne vivrais pas dans une contrée humide ! Je parle franchement car je veux régler cela une fois pour toutes. Je ne veux pas que ces discussions puériles se renouvellent année après année.

Un journaliste qui m’interviewait, considérait que c’était un acte superbe de dissoudre une organisation comprenant des milliers et des milliers de membres. Pour lui, c’est un acte superbe, car il m’a dit : « Que ferez-vous après ? Comment vivrez-vous ? Personne ne vous suivra, les gens ne vous écouteront plus. »

S’il y a, ne serait-ce que cinq personnes pour écouter, pour vivre, pour avoir le visage tourné vers l’éternité, ce sera suffisant.

A quoi cela servirait, des milliers de gens qui ne comprennent pas, qui sont complètement englués dans leurs préjugés, qui ne veulent pas ce qui est nouveau mais préfèrent interpréter le nouveau à la convenance de leur moi stérile et stagnant ? Si je parle avec force, ne vous méprenez pas, ce n’est pas par manque de compassion. Si vous allez voir un chirurgien pour une opération, ne fait-il pas preuve de bienveillance en vous opérant, même s’il vous fait mal ?

Alors, de la même manière, si je parle franchement, ce n’est pas par manque de véritable affection – tout au contraire.»

 

 Extrait du discours prononcé le 3 août 1929 à Ommen (Pays-Bas), lors de la dissolution officielle de l’organisation appelée « Order of the Star in the East »