Art cycladique

Art cycladique

 

trente-troisième tableau

Art cycladique – Le corps sous haute tension

 

de Bruno Le Bail

Art cycladiqueFigurine en marbre, vers 2500 avant J.C, Museum of Cycladic Arts, Athènes

Que ce soit de face, de profil, de dos, tout dans cette sculpture est admirablement tendu (ill.45). La pose bras croisés se tenant sur la pointe des pieds est surprenante, comme du reste le galbe qui ne vient pas des reins mais de la tête. Le visage n’est pas dans le même traitement que le corps: l’artiste n’utilise pas la ligne gravée pour indiquer les yeux ou la bouche comme il le fait avec le pubis ou les bras. Le nez est le seul élément indiquant le visage. Néanmoins l’expression est étonnamment présente justement parce qu’il n’y a ni le regard ni les lèvres. Nous devons chercher dans cette absence une justification, un maquillage d’une possible expression. Un visage du dedans en quelque sorte, une tête nue sans visage. A force de l’observer, j’ai eu une sorte de révélation : et si on positionnait la statuette non pas debout mais couché sur le dos. La posture semblerait moins extravagante, ce serait alors vraisemblablement une représentation mortuaire. L’absence du visage et le croisement des bras auraient tout leurs sens ainsi que la position des seins, très éloignés l’un de l’autre, ce qui peut se comprendre dans une pose horizontale mais en aucun cas verticalement. La raideur s’expliquant physiologiquement. Image symbolique donc! Le fait de nous montrer la statuette debout, de verticaliser la mort n’est pas inintéressante, on peut ainsi visualiser le dos d’une platitude remarquable semblable aux cadavres des morgues et découvrir ce cou qui n’en finit pas de s’étirer pour devenir tête. La transformation ou déformation serait-elle due au prolongement du corps allongé?

La compréhension morphologique non pas dans le vivant mais dans l’absence. C’est très troublant d’autant plus qu’il y a quelque chose de particulièrement présent dans cette statuette: la manière de représenter le sexe féminin en gravant ainsi les lèvres est d’un érotisme minimaliste rarement atteint en art excepté dans certaines gravures de Picasso où le point d’exclamation prend tout son sens (ill. 46). Absence du visage et présence du sexe. C’est nous qui sommes sous haute tension face à ce corps mort et vivant à la fois. Sentiment trouble entre l’effacement et la précision, entre la surface et la ligne, entre la raideur morbide et l’érotisme, entre la verticalité et l’horizontalité, entre l’Être et le non Être.

Art cycladique

Pablo Picasso ,156 gravures: No 41, Untitled,Bukowskis,Helsinki. Finlande

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